CHRU_lille_hopital_calmette_restructuration_et_extension_bandeau

   L'hôpital ça craint, vous le saviez sans doute déjà, mais peut-être vous pensiez-vous un peu parano ou vachement rebelle ; ben en fait c'est vrai. J'y suis depuis quelque temps déjà en stage, et j'ai la très désagréable conviction que je ne voudrais pas y voir un de mes proches soigné. J'ai fait l'an dernier du bénévolat dans un service où je ne voyais pas grand-chose, passant l'essentiel de mon temps à papoter avec les patients (les bénévoles sont là pour leur tenir compagnie, en fait... intéressant d'ailleurs de voir que certains n'acceptent pas ce simple rôle et se prétendent presque psys ou accompagnateur de soins, ou que sais-je... bref, il y a des cons aussi parmi les meilleures volontés, mais ça j'ai dû déjà le dire. En gardant à l'esprit que je dois en être parfois aussi, quand même, personne n'est parfait), pas avec les soignants, et du coup je n'ai pas vu grand-chose de leurs façons de faire. Florilège, délation, authenticité, ici-même, maintenant.

   NB : la photo choisie pour illustrer mon machin n'est pas celle de l'hôpital dont je parle : je l'ai utilisée simplement parce que je la trouvais jolie. On va pas non plus foutre la merde - et je n'ai pas la prétention de détenir la vérité absolue, donc dans le doute...

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   Tout premier choc à mon arrivée en stage : la surcharge de travail des soignants, dont on n'arrêtait pas de me rebattre les oreilles et qui faisait passer ces métiers pour de palpitantes aventures quotidiennes, c'est un Mythe. Les gens passent  en moyenne 2h30 par jour en pause (en plus de la pause repas) à lire des magazines de pouffe ou à se raconter leurs extraordinaires péripéties familiales et immobilières. Un patient qui sonne parce qu'il a envie d'aller aux chiottes et que son handicap ne lui permet pas de faire tout seul, c'est moins important que la future Mercedes d'un couple de beaufs qui veulent avoir l'air classe et cultivé, tout le monde sera d'accord là-dessus je crois...

   2ème choc, la grande bêtise raciste sous couvert de bonnes intentions ne dérange personne. Une jeune nana arrive dans le service à cause d'une maladie qu'elle traîne depuis pas mal de temps. L'une des infirmières nous explique sa situation, commençant par dire que la patiente ne parle pas, est ronchon et désagréable, ne veut pas communiquer. La situation en question, en fait, elle ne la connaît pas, elle se contente alors de jouer les sociologues en exposant tous les poncifs possibles et imaginables sur les immigrés : jeune fille mariée de force à un vieux grigou, forcée à tomber enceinte sans avoir le droit de prendre la pillule, n'aime pas son enfant car issue d'un +- viol, origines sur lesquelles tout le monde débat et y va de son petit commentaire alors qu'elle a officiellement la nationalité italienne... Dans l"après-midi, je suis chargée d'aller discuter avec elle ; étrangement elle parlera pendant 1h, sonnant plusieurs fois simplement pour parler à quelqu'un car elle en a besoin. Pas bavarde, ben lol, ça dépend avec qui. J'ai l'occasion d'écouter son histoire. Elle n'a pas envie de parler de ses origines et en fait, au vu de son dossier, elles n'ont pas d'importance ; certains la croient musulmane ("ha ben souvent les musulmanes elles prennent pas la pillule!") alors qu'elle est chrétienne ; elle accepterait de prendre la pillule si on la lui prescrivait mais n'a pas osé la demander car ce jour-là elle étaot accompagnée de son grand-père chez le docteur ; elle se dit très aidée par son mari et sa belle-mère, et ne veut pas que sa fille soit emmenée à l'hôpital pour lui rendre visite car elle a peur qu'elle choppe des maladies (elle a 8 mois).
   Je relate ceci et d'autres choses, à quoi les infirmières me répondent généralement "ouais mais ça c'est ce qu'elle dit... entre ce qu'elle dit et ce qui est... attends elle est cheloue, c'est pas net..." OK c'est ce qu'elle dit. Mais, euh... à moins de mener une enquête de police approfondie, comment est-ce qu'on peut bien savoir quoi que ce soit, sinon en l'écoutant elle? N'est-elle pas, en tout état de cause, la mieux placée pour parler de sa vie? Elle a une tronche de pauvre fille de l'Est alors elle raconte que des bobards, tout est louche? Et quand bien même elle serait mytho... même les mytho disent des choses vraies, aussi. Ben oui. Mais les soignants sont mieux placés que n'importe qui pour décider de ce qui vous est arrivé dans votre vie, et de ce qui va vous arriver, et de ce qui est bon pour vous. Ils savent tout, ils connaissent votre vie mieux que vous, attendez, ils ont eu des heures de cours d'anthropo & psycho en 1ère année à l'école ! Pi ils ont l'habitude de "ces gens-là" n'est-ce pas.
   Dès qu'on évoque quoi que ce soit chez cette JF, de suite ça semble bizarre, bordélique et socialement dégénéré à tout le monde. Elle vit chez sa belle-mère avec son mari et leur petite? OMG, c'est grave, c'est des paumés ces gens, ils sont pas clairs. Question : c'est parce que c'est elle, qu'elle a la bonne gueule de métèque, ou ils sont vraiment si kéblo que ça sur la morale? Parce chez moi, où ma mère, ma tante, ma cousine, ma grand-mère et mon oncle vivent sous le même toit dans un matriarcat hystérique des plus absolus, ben euh, ça pose pas de problème transcendant - pas plus que dans n'importe quel genre de famille qui a ses autres genres de problèmes... C'est-y pas dingue de se la péter à ce point.
 
   Enfin, et ça c'était aujourd'hui... J'assiste à une opération qui se passe pour la malade sous anesthésie locale ; la patiente est une mamie de 83 ans qui va rester consciente tout le long. La doc désignée pour œuvrer manque d'expérience ; premièrement elle s'apprête à pratiquer en civil, puis s'habille convenablement par peur des radiations (ça se pratique en salle de radio) ; puis, elle ne se sent pas sûre d'elle, il est donc fait appel à une autre doc plus expérimentée. Celle-ci arrive, donne 2-3 conseils à sa collègue, puis entreprend de raconter sa vie de merde à une interne qui observe juste à côté. Elles parlent fort, de sujets qui n'ont rien à voir, et longtemps, de sorte que la patiente s'énerve et rouspète que tout le monde se fout de sa vie (à raison, la pauvre). Effectivement, tout le monde s'en fout et les 2 pouf continuent de parler de leur projets bidon, jusqu'à ce que la doc, qui opérait pendant ce temps sans que personne ne se préoccupe de l'aider alors qu'elle en avait fait la demande expresse, aie besoin d'une assistance plus conséquente. L'autre doc se met donc à la tâche avec elle. Et peu après, tout le monde se tait, plus un bruit : la patiente est en train de pisser le sang, ça gicle partout, ça ruisselle à torrents par terre, les deux doc s'affolent et arrachent complètement paniquées des tas de tuyaux du corps de la malade qui se tord de douleur et d'étranglement (on l'opérait au cou). Point de compression, la patiente gémit, la tension a chuté mais pas trop, c'est calmé. Petite conclusion, à ce moment-là, de la doc venue pour aider, sur le ton que j'emploierais pour désigner une faute minime de stratégie à Caesar III : "ouais, j'ai merdé, j'étais pas concentrée". Aux dernières nouvelles notre mamie devrait être transfusée.

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   Ayé ! ce fut long mais j'étais pas contente. J'épargnerai au lecteur les injustices et incohérences permanentes dont je fais les frais, et qui n'auraient pour vocation que de me plaindre - le plus utile à savoir restant quand même la manière ahurissante dont les patients sont traités. Tour à tour comme des gamins, et vas-y que ça leur hurle dessus à qui mieux mieux à croire qu'elles se prennent toutes pour de mauvaises instits refoulées, ou comme des rien. Hm.

   [EDIT 07/12 : petite nuance de justice : ce qui s'applique dans ce service, avec certaines personnes, ne s'applique pas partout... Il existe de par le monde des soignants sincères et doux, qui se donnent à fond, et ils sont plein Je ne juge ici que de ce que j'ai vu dans ce stage très particulier, et qui du reste, de l'avis de mes professeurs, constitue un exemple à ne pas suivre - probablement minoritaire donc.]